Deux mémés en cavale

Le réveil de ce matin fut beaucoup plus tardif que d’habitude. Faut dire que la petite pilule bleue — non, non, pas celle à laquelle vous pensez! — notre relaxant musculaire de nuit, a fait un travail remarquable. Nous avons dormi comme deux loques et récupéré comme deux athlètes de haut niveau… enfin, selon nos critères de grand-mères. Nous sommes donc en pleine forme. Et deux mémés en pleine forme, ça devient rapidement une menace pour l’ordre public.

Notre première opération de la journée : la visite du musée et de l’église de San Marcos. L’endroit a tout pour nous plaire : une auberge du XIIe siècle reconstruite au XVIe, qui a successivement servi de prison, de caserne de cavalerie et d’hôpital. Francisco de Quevedo y a même été emprisonné. Bref, nous visitons un endroit qui a connu son lot de criminels, de soldats, de malades et de prisonniers. On commence sérieusement à se sentir chez nous.

L’église de San Marcos renferme des vestiges et des œuvres d’une grande valeur historique et artistique, dont le Christ de Carrizo, une pièce spirituelle du XIe siècle, ainsi que des objets préhistoriques, romains et médiévaux. C’est très beau, très historique… mais surtout très sombre et très noir. Après quelques minutes, notre cerveau commence à nous envoyer un message clair : « Sortez d’ici avant qu’on vous retrouve momifiées dans un coin. »

Nous quittons donc les lieux pour nous diriger vers le quartier réputé pour ses restaurants. Parce qu’après avoir nourri notre culture générale, il est temps de nourrir nos deux estomacs qui commencent à porter plainte. Nous examinons quelques menus affichés dans la rue. Rien de bien alléchant. Puis nous apercevons une jolie terrasse. Bingo! Nous nous installons. La serveuse arrive avec les menus et, comme deux touristes parfaitement préparées, nous sortons immédiatement notre arme secrète : le traducteur électronique.

Pouette… pouette… pouette…

Résultat : c’est encore pire que les autres! Mais nous avons déjà le menu entre les mains. On tente donc de décoder la situation à l’œil nu. Après quelques secondes, je regarde Anne. Un seul regard suffit.

Opération Évasion.

Je lui fais signe de ramasser ses affaires. La serveuse n’est plus là. Parfait. Je vérifie une première fois. Personne.

Je vérifie une deuxième fois. Toujours personne.

Je prends Anne par la main et nous déguerpissons de la terrasse avec la discrétion de deux voleuses de grand chemin qui viennent de cambrioler un buffet à volonté. Pas question de faire de bruit. Pas question de se retourner. On évite même de croiser le regard des témoins.

Nous décidons de prendre une autre rue pour ne pas être repérées. Avec nos sacs, nos airs innocents et notre démarche de deux mémés qui ont déjà beaucoup trop marché, nous avons probablement l’air de tout sauf de fugitives. Finalement, nous trouvons un restaurant qui nous plaît. Aucun besoin de traducteur, aucun besoin de fuite et surtout, personne ne nous poursuit. Nous pouvons donc reprendre notre périple en toute liberté.

Une basilique et un musée plus tard, notre carrière criminelle prend toutefois une nouvelle tournure. Pour entrer gratuitement, nous avons légèrement… arrangé la vérité concernant l’âge d’Anne.

— Dos billetes senior?
— Sí… sí…

Et voilà! Deux billets seniors, une petite entourloupette et nous voilà entrées gratuitement.

On ne parlera pas ici de fraude. Disons simplement que nous avons fait preuve de souplesse administrative. Après tout, à notre âge, on ne peut pas être obligées de payer pour tout!

Notre journée de délinquance touristique tire finalement à sa fin. Nous rentrons tranquillement à l’appartement, en traînant un peu la patte. Les jambes commencent à négocier leur retour au calme et notre corps nous suggère fortement de mettre fin à nos activités criminelles pour aujourd’hui.

Demain, nous levons les voiles pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Rassurez-vous : nous n’irons pas à pied. Notre carrière de pèlerines a ses limites. Nous prendrons le train.

Après tout, une chose à la fois : on est des délinquantes, pas des martyrs.