
Aujourd’hui, nous partons en excursion pour découvrir la vallée du Douro, avec au programme : dégustation de porto dans un vignoble, repas accompagné de vin dans un autre vignoble et croisière sur le Douro. Bref, une journée qui s’annonce magnifique sur papier. Mais après avoir suivi nos aventures depuis le début, vous savez maintenant qu’entre ce qui est écrit sur le programme et ce qui se passe réellement, il y a parfois la même distance qu’entre Montréal et le Portugal.
Nous sommes vingt-six dans l’autobus, accompagnés d’un guide qui parle français… enfin, qui essaie. Son accent est tellement prononcé qu’il faut parfois décoder ses phrases comme un message secret. Heureusement, nous avons développé une compétence essentielle au cours du voyage : savoir exactement où s’asseoir dans un autobus pour ne rien manquer. Nous avons donc réussi, une fois de plus, à nous installer au premier rang derrière la chauffeuse. Stratégiquement parlant, nous sommes devenues de véritables professionnelles du transport touristique.
À peine partis, le guide nous annonce un premier arrêt à Amarante, un charmant petit village réputé notamment pour une pâtisserie absolument extraordinaire. Quinze minutes. Voilà le temps généreusement accordé pour découvrir le village, faire un petit pipi et acheter des pâtisseries. Quinze minutes! Même un pit-stop de Formule 1 paraît long à côté de ça.
Nous avons donc opté pour une stratégie touristique radicale : pas le temps de réfléchir, on prend tout ce qui semble comestible. Nous avons littéralement échantillonné les pâtisseries de la première tablette venue. Pas question de perdre trois minutes à comparer. On prend, on paie et on court. Nous sommes ensuite reparties au pas de course vers l’autobus, convaincues d’être en retard. Arrivées essoufflées… nous découvrons que nous sommes les premières. Évidemment. Nous aurions pu prendre notre temps, admirer le village et peut-être même respirer. Une fois les derniers retardataires à bord, nous reprenons la route. Et là, notre aventure prend une tournure légèrement plus sportive.
La chauffeuse commence à manipuler quelque chose sur la radio de l’autobus et, disons poliment, son attention semble momentanément moins concentrée sur la route. Or, cette route n’a rien d’un boulevard tranquille. Nous sommes en hauteur, sur une succession de lacets, avec ici et là des endroits où le garde-fou semble avoir pris sa retraite.
Je regarde le paysage. Puis la route. Puis le précipice. Puis la chauffeuse. À ce moment-là, j’ai découvert que la prière pouvait être une activité cardiovasculaire. Nous arrivons finalement juste à temps pour embarquer sur le bateau pour une croisière de 50 minutes sur le Douro. Cinquante minutes de navigation… sans commentaires, sans explications, sans information. Nous avons donc admiré le paysage en silence, avec pour seule animation le bruit de nos estomacs qui commençaient à protester.
Vers midi, nos estomacs ne protestent plus. Ils déposent officiellement un grief. Nous repartons vers notre prochaine destination : un important vignoble où nous attend une dégustation de porto. Il fait 40 degrés. Le soleil nous tombe dessus comme s’il avait personnellement quelque chose contre nous. Tout le monde cherche désespérément un petit bout d’ombre. Malheureusement, l’ombre semble avoir été retirée du forfait touristique.
Et finalement, nous y arrivons. La dégustation. Il est 13 h. Nous sommes affamées.
Et devant moi se trouvent trois verres de porto à goûter… plus les trois verres d’Anne, puisqu’elle ne boit pas.
Disons que le timing gastronomique n’est pas idéal.
J’ouvre la boîte de pâtisseries achetées plus tôt et en choisit une avec une croûte en sucre et un centre orange qui, malgré sa couleur prometteuse, ne goûte absolument rien. Mais enfin, quelque chose dans l’estomac, c’est déjà mieux que rien.
Je commence mes dégustations. Premier verre. Deuxième verre. Troisième verre.
Enfin, « commencer » est un grand mot. Je n’ai même pas réussi à terminer les miens et, quant aux trois verres d’Anne, ils ont été épargnés. Pour une fois, notre voyage ne se terminera pas avec deux grand-mères ivres dans un autobus portugais. Il faudra attendre 14 h 30 avant de pouvoir enfin nous asseoir au restaurant. Le repas arrive. Une soupe dont je cherche encore l’identité. Des pâtes dans un bouillon accompagnées de morceaux de bœuf généreusement garnis de gras. Et de la poitrine de porc.
Bonjour, cholestérol!
Nous mangeons avec la détermination de deux femmes qui viennent de survivre à une journée entière nourries principalement au porto, à la chaleur et à l’espoir.
Lorsque nous revenons enfin à Porto, nous sommes complètement exténuées par la canicule. Et, honnêtement, plutôt déçues. Nous avions imaginé une magnifique journée dans la vallée du Douro, avec découvertes, paysages, bon repas et dégustations. Nous avons surtout découvert que 40 degrés, trois verres de porto et un estomac vide ne constituent pas nécessairement la recette d’une journée mémorable.
Mais c’était sans compter sur Anne.
Anne ne boit pas. Mais je l’ai tout de même convaincue de tremper les lèvres dans le premier verre de porto blanc. Une seule gorgée. Elle réfléchit quelques secondes et me lance : « Ça goûte le vin de messe! » Et là, l’histoire devient intéressante.
Elle m’avoue qu’un jour, en faisant le ménage dans une sacristie, elle avait découvert une burette et avait évidemment regardé ce qu’il y avait dedans. Parce qu’Anne n’est pas seulement une grande voyageuse. C’est aussi une enquêtrice spécialisée dans les affaires ecclésiastiques.
Mais son véritable talent aujourd’hui fut ailleurs.
Pendant toute l’excursion, Anne avait repéré un couple qui, selon elle, semblait tout droit sorti de l’émission Mariés au premier regard.
Elle les a observés. Longuement. Très longuement. Et elle m’a fait part de ses analyses pendant pratiquement toute la journée. Qui était avec qui? Qui regardait qui? Qui semblait amoureux? Qui semblait déjà regretter son mariage? Qui parlait trop? Qui ne parlait pas assez?
Nous avions payé une excursion dans la vallée du Douro et Anne s’était offert, en prime, une télé-réalité portugaise en direct.
Finalement, avec le recul, je crois que c’est elle qui a eu raison. La vallée du Douro? Magnifique. Le porto? Intéressant. Le repas? Disons… mémorable. Mais le couple de Mariés au premier regard? Ça, c’était du divertissement cinq étoiles. Et pour être honnête, ça valait presque le prix de l’excursion à lui seul.




