Lourdes : quand nos pieds réclament un miracle

 Nos pieds ont finalement mis leur menace à exécution. Après plusieurs jours à dépasser largement leur quota syndical de kilomètres, ils refusent désormais d’avancer sans connaître l’itinéraire précis de la journée. Fini l’improvisation. Fini les « on verra rendu là ». Les pieds veulent des garanties, des clauses contractuelles et probablement un représentant syndical. 

On leur propose donc Lourdes, en leur expliquant que, pour la suite du voyage, c’est probablement la meilleure option. Un petit miracle et tout est réglé. Enfin… c’est ce qu’on espère. 

Notre train part à 6 h 30. Évidemment, c’est le billet le moins cher. Et chez nous, une aubaine, ça ne se refuse pas, même si elle exige de se lever à une heure où normalement seuls les boulangers, les chauffeurs de taxi et les insomniaques sont debout.

Réveil à 5 h. On se prépare à la vitesse de deux mémés en mode commando. Je vérifie le trajet pour nous rendre à la gare et…MISÈRE! Notre métro direct ne fonctionne pas. L’alternative nous propose un trajet de 45 minutes. Ça va être juste, très juste.

On part avec l’adrénaline directement dans les talons. À la sortie du métro, il nous reste 750 mètres à parcourir, dans le noir, avec notre sens de l’orientation qui, à cette heure-là, n’est clairement pas encore connecté au réseau. À droite? À gauche? Cellulaire en main, GPS activé, nous voilà parties à bonne vitesse. La goutte de sueur commence déjà sa descente entre les omoplates. Pas question de ralentir. Pas question de réfléchir. On suit le petit point bleu et on prie pour qu’il sache où il s’en va. Arrivées à la gare, aucun temps pour le traditionnel croissant. Crime de voyage. On embarque. On l’a fait!

Nos pieds, eux, sont déjà boudeurs. Le trajet en train nous permet heureusement de récupérer un peu. À notre arrivée à Lourdes, on choisit une terrasse pour casser la croûte. Café et gâteau aux bananes qui ne goûtent pas la banane.

Pendant ce temps, les pèlerins commencent à circuler dans les rues. Nous les suivons tranquillement. La route est belle, l’ambiance est particulière et, après environ 1,5 km, nous arrivons devant la basilique. Pèlerins, bénévoles, personnes en fauteuil roulant, jeunes, moins jeunes, personnes âgées, ecclésiastiques… tout un monde converge vers le sanctuaire. Nous entrons au moment où la messe va commencer. Alors on reste.

Je ne sais pas chanter. Je ne connais pas les paroles. Je ne sais plus exactement quoi dire. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas assisté à un office religieux que je suis probablement rendue à la catégorie « participante mystère ». Mais tout est calme. Les fidèles sont recueillis. Les chants sont magnifiques. L’atmosphère est empreinte de sérénité. Puis Anne me regarde et me dit:

« Je te souhaite la paix. »

Hein?

Elle répète:
« Oui, oui. Il faut souhaiter la paix. »

Et là, les gens autour de moi commencent à me tendre la main avec un sourire pour me souhaiter la paix. Alors je fais pareil. Me voilà donc à serrer des mains de parfaits inconnus en souhaitant la paix, comme si j’avais fait ça toute ma vie.

Et puis est arrivé un moment que je n’oublierai jamais. Au moment de la communion, un homme âgé, lourdement handicapé, s’est mis à genoux pour recevoir l’eucharistie. Lorsqu’il a fallu se relever, une sœur l’a pris dans ses bras pour l’aider. Un geste simple. Plein d’amour. Un regard profondément bienveillant. Et là, j’ai craqué. Je ne m’attendais pas à être autant touchée. Je n’oublierai jamais cette image.

Après l’office, nous partons à la recherche de la grotte. Évidemment, le plan n’est pas tout à fait d’accord avec notre interprétation de la direction. On cherche. On marche. On réalise qu’on n’est probablement pas sur le bon chemin. On revient. On repart. Et finalement, devant l’état de nos pieds, on décide d’employer une technologie révolutionnaire développée depuis des siècles:

demander notre chemin à quelqu’un.

Un bénévole nous indique la direction. Nos pieds commencent à rouspéter. « Non, non, les amis. On est presque arrivées. Tenez bon. » Et finalement, nous trouvons l’énorme file qui mène à la grotte de Massabielle, associée aux apparitions de Lourdes. Il y a aussi les fontaines où les visiteurs peuvent remplir leurs bouteilles d’eau. Nous achetons deux petites bouteilles, deux PETITES.  Pendant que nous les remplissons, nos voisins sortent leurs multiples bidons. Des bidons ET PLUSIEURS. On se regarde. Bon… visiblement, eux avaient un plan.

Nous visitons ensuite tranquillement la ville et ses innombrables magasins de souvenirs. Et quand je dis innombrables, je n’exagère presque pas. Des boutiques de souvenirs partout. Et le plus fascinant? Elles semblent toutes vendre exactement les mêmes choses. À ce rythme-là, Lourdes pourrait presque être rebaptisée « Lourdes, capitale mondiale du souvenir religieux en série ».

La ville est magnifique, nichée au pied des Pyrénées. Les paysages sont splendides et l’ambiance est unique. Une petite ville qui compte environ 187 hôtels et qui accueille des millions de visiteurs chaque année. Il faut le faire.

Pour le retour vers la gare, nous choisissons un autre chemin. Erreur stratégique. Une montée de 450 mètres nous attend. Les pieds tiennent le coup. Les cuisses, elles, commencent à rédiger leur lettre de démission.

BILAN DE LA JOURNÉE:

17 000 pas.
25 étages.
Des kilomètres de marche.
Un réveil à 5 h.
Un train à 6 h 30.
Et nos pieds qui, contre toute attente, semblent finalement heureux.

Le petit miracle demandé au début de la journée? On dirait bien qu’on l’a eu. Pour les cuisses, par contre, il faudra probablement revenir demain.