Pasteis de nata, montagnes et potion magique

Pas facile, la pâtisserie à Lisbonne! Ici, on ne niaise pas avec la tradition. Aujourd’hui, nous avions réservé un atelier de cuisine chez une pâtissière dans le quartier du Bairro Alto. Sur le moment, je n’y ai pas pensé, mais j’aurais peut-être dû demander la traduction. « Bairro Alto », ça veut littéralement dire quartier haut.

Ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille.

Nous sommes parties avec une indication de Plan qui nous annonçait un dénivelé de 50 mètres. Comme nous allions vers le fleuve, j’ai naïvement pensé que ça descendait. Après tout, c’est ce que nous avions appris à Barcelone : quand on va vers la mer, ça descend. Eh bien, Lisbonne n’a manifestement pas suivi le même cours de géographie.

Ici, aucun urbaniste ne semble avoir reçu le mémo sur l’horizontalité. C’est simple : vous sortez de votre appartement, vous marchez quelques mètres et, inévitablement, vous devez monter ou descendre une rue, un escalier, une ruelle ou probablement une façade si vous vous trompez de chemin. Peu importe la direction, vos jambes vont subir un choc.

Ce matin, notre petit dénivelé de 50 mètres s’est transformé en montée de 50 mètres sur 400 mètres. Plan nous demande de tourner à gauche après 250 mètres. Problème : il n’y a aucune rue. Rien. Même pas une petite ruelle de secours pour les touristes en détresse. Nous n’avons donc pas eu le choix de continuer encore 150 mètres, la langue sortie, les yeux exorbités, la figure écarlate et le peu de dignité qui nous restait tranquillement abandonné derrière nous.

Une fois arrivées en haut, nous tournons enfin à gauche… pour découvrir qu’il faut maintenant descendre 150 mètres. Nous sommes devenues des yoyos ambulants.

Après quelques montées et descentes supplémentaires, nous arrivons finalement à la pâtisserie, où nous nous installons pour apprendre à faire les fameux pasteis de nata. Nous sommes accompagnées de participants de notre pays voisin, avec qui nous décidons rapidement de ne pas parler de politique. C’est mieux pour tout le monde et surtout pour la survie de l’atelier.

Pendant deux heures, nous apprenons les rudiments de la pâte feuilletée et de cette fameuse crème qui fait la réputation de ces petites tartelettes portugaises.

Notre professeure est sévère. Rigoureuse. Concentrée.Nous, nous sommes en vacances. On veut rire. Elle, elle veut des pasteis. Nous découvrons rapidement que nous ne sommes pas dans un atelier de cuisine récréatif, mais dans une école militaire de la pâte feuilletée.

« Roule. »

« Appuie »

« Tourne »

« Brasse »

« Oui »

« Non, pas comme ça »

À un moment donné, je m’attendais presque à entendre : « À genoux, recommencez! »

Finalement, nos créations sont mises au four et, à la fin de l’atelier, nous mangeons nos fameux pasteis. Enfin… nos fameux pasteis?

Comme la professeure les a tous fait cuire en même temps, personne ne sait vraiment lesquels sont les nôtres. On mange donc notre tartelette avec confiance, tout en se demandant si on vient de déguster notre propre chef-d’œuvre ou celui du voisin. Mais peu importe, tout est délicieux

Je ne vous raconterai toutefois pas les techniques que nous avons apprises. Elles sont tellement compliquées que je suis certaine que, chaque fois que je vais refaire des pasteis à la maison, j’aurai l’impression que la professeure est derrière moi.

« Roule »

« Pas assez »

« Appuie »

« Non, pas comme ça »

« Tourne »

« Mais qu’est-ce que tu fais? »

Finalement, on s’en fout. Si c’est bon, c’est bon.

En quittant la pâtisserie, nous décidons qu’une petite promenade dans le quartier serait une excellente idée. Cette phrase nous revient encore en tête avec une certaine amertume. Nous descendons quelques rues et croisons plusieurs églises. Nous entrons, brûlons quelques lampions électroniques (les églises se sont mises au goût du jour) mais Anne n’a jamais réussi à faire fonctionner cette nouvelle technologie. Les miens fonctionnent et nous formulons ensemble  rapidement nos demandes au ciel :

« Seigneur, faites-nous retourner à l’appartement saines et sauves. »

« Et si possible, en un seul morceau. »

À ce stade, nos deux jambes sont devenues des bouts de bois qui refusent catégoriquement de plier. Nous commençons donc à élaborer un plan stratégique pour rentrer en évitant toute pente ascendante.

Mission impossible. Lisbonne possède probablement plus de pentes que de rues.

Nous serrons les dents, avançons péniblement et commençons à envisager sérieusement le rapatriement par ambulance lorsque nous apercevons une foule agglutinée devant un minuscule bar : A Ginjinha.

Deux vieux messieurs sont derrière le comptoir et servent aux clients une petite quantité de liqueur dans de minuscules verres.

Moi : « J’en veux une! »

Anne : « Non merci. »

Erreur stratégique, Anne.

Pour deux euros, j’obtiens un petit verre bien rempli, avec deux griottes au fond. Je les avale d’une traite avec la liqueur. Et là…

MIRACLE!

Cette petite potion de cerises griottes, qui doit probablement être composée à 40 % de magie et à 60 % d’alcool, fait des merveilles sur les membres inférieurs. Mes jambes ramollissent. Mes genoux recommencent à fonctionner. Mes articulations se débloquent. Je sens même mes pieds retrouver une certaine volonté de collaborer.

Dommage qu’Anne ait refusé. Elle aurait probablement quitté le bar en courant comme une gazelle. Bon… une gazelle de soixante ans, mais une gazelle quand même.

Nous sommes finalement revenues enchantées de notre journée, malgré quelques moments légèrement… intenses. Plus de trente étages escaladés, des montées, des descentes, des pasteis, des escaliers et une dégustation thérapeutique de ginjinha.

Et, surtout, nous avons retrouvé notre appartement. La douche nous attendait avec une nouvelle surprenante : l’eau chaude est finalement revenue! Après une journée pareille, c’est presque un deuxième miracle.

Nous avons donc pris une bonne douche chaude, étiré nos jambes en bois et remercié intérieurement tous les urbanistes portugais qui ont décidé que Lisbonne serait construite sur une montagne.

Demain, nous marcherons moins. Enfin… c’est ce qu’on dit toujours.