Quand le corps demande officiellement sa retraite

Le réveil fut brutal. Dix heures de sommeil ininterrompu! Pas une petite sieste de récupération, non. Dix heures! Notre corps avait manifestement déposé une demande d’asile et refusait de quitter le lit.

Au réveil, nous marchons sur la pointe des pieds, avec la délicatesse de deux cambrioleuses infiltrées dans leur propre appartement. Surtout, ne pas poser le talon trop fort! On ne sait jamais. Avec l’état de nos jambes, il suffit peut-être d’un contact un peu brusque avec le plancher pour que tout le bâtiment se mette à trembler et que nous nous retrouvions directement au sous-sol.

Il faut se rendre à l’évidence : nous avons légèrement dépassé les limites raisonnables de notre corps. Après 42 jours d’expédition, des kilomètres de marche, des escaliers, des montées, des descentes et des monuments visités jusqu’à épuisement, il nous manque manifestement quelques journées de récupération. Notre corps nous envoie maintenant des messages assez clairs :
« Les vacances, c’est terminé. Maintenant, reposez-vous ou je vous immobilise. »

Aujourd’hui, donc, repos! Enfin… repos à notre façon.

Nous n’avons rien au programme, sauf une petite promenade dans un parc que nous avons découvert sur Apple Plans. Rien de bien compliqué : le parc est situé à 450 mètres de l’appartement. Apple Plans nous annonce fièrement 7 minutes de marche avec un dénivelé de 30 mètres.

Trente mètres? Aucun problème. Sauf que le dernier 150 mètres est plat.

Faisons donc les calculs. Il reste 300 mètres pour grimper 30 mètres. Ça signifie que nous montons un mètre tous les dix mètres. En langage touristique, ça s’appelle une promenade. En langage médical, ça pourrait probablement être classé dans la catégorie « activité à pratiquer après avoir signé une décharge ».

Je rage intérieurement d’avoir proposé cette brillante idée à Anne. Elle, fidèle à elle-même, ne dit pas un mot. Ce silence me paraît particulièrement inquiétant. Je soupçonne qu’elle est trop occupée à économiser son oxygène pour gaspiller de la salive. À chaque pas, je sens monter en moi une immense envie de crier tous les objets religieux qui me passent par la tête. Dans une ville comme Lisbonne, le choix est vaste. Mais je me retiens. Nous sommes quand même des touristes respectueuses.

Finalement, après avoir négocié avec nos jambes, nos poumons et probablement quelques saints, nous arrivons au parc. Et là, aucune hésitation : direction le restaurant italien recommandé par notre hôte. Le service est impeccable, le repas délicieux et, comble du bonheur, nous mangeons en plein air avec les poules et les coqs qui se promènent allègrement autour de nous. Une ambiance champêtre absolument charmante. Nous avons même envisagé de leur demander s’ils connaissaient un moyen plus rapide de retourner à l’appartement.

Après le repas, il faut malheureusement affronter la réalité : il faut redescendre.

Nous reprenons donc doucement le chemin, en nous retenant tant bien que mal dans cette descente vertigineuse. Nos jambes tremblent, nos genoux négocient leur survie et nous descendons avec la prudence de deux personnes qui savent pertinemment qu’une chute pourrait transformer une simple promenade en séjour prolongé à Lisbonne.

Et pendant que nous descendons, une pensée nous frappe. Demain, il faudra refaire ce chemin. Pourquoi? Parce que nous devons aller porter nos vidanges dans les conteneurs appropriés.

Après 42 jours d’aventures, de visites, de kilomètres et de découvertes, notre prochain défi touristique sera donc : la collecte des déchets en terrain montagneux.

Nous comprenons maintenant beaucoup mieux pourquoi certaines rues des quartiers en hauteur de Lisbonne semblent parfois un peu sales. Ce n’est pas de la négligence. C’est de la survie. Quand il faut monter 30 mètres pour jeter un sac de vidanges, il arrive un moment où même le citoyen le plus consciencieux regarde le conteneur et se dit :

« Finalement, ce sac peut très bien vivre avec nous quelques jours de plus. »