Quand les clés décident de voyager sans nous

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Celui qui a inventé cette expression devait certainement me connaître personnellement. Parce que chez nous, même sortir les poubelles peut rapidement prendre des allures de film catastrophe.

Ce matin, c’est le grand départ. Les valises sont fermées, les sacs à main attendent les derniers objets qui devront, comme par magie, y trouver une place. Bref, nous sommes presque prêtes à partir. Anne décide d’aller porter les sacs de poubelle dans les bacs au bas de l’immeuble. Il y en a trois. Je lui mentionne donc que cette opération doit absolument se faire à deux. Nous sortons avec les sacs, je ferme la porte… et clic.

Nous voilà embarrées dehors.

Les clés? Sur la table de cuisine. Les téléphones? À côté des clés. Nos lunettes? À l’intérieur, évidemment.

Bref, nous avons réussi à nous enfermer dehors avec une efficacité remarquable. Deux grand-mères, zéro téléphone, zéro clé et un train à prendre. Le niveau de stress vient de grimper d’un étage, sans ascenseur.

 Nous nous regardons….

Je décide alors de passer au plan B, qui consiste à sacrifier une boucle d’oreille pour tenter de crocheter la serrure. Me voilà transformée en voleuse de grand chemin, prête à risquer mon bijou pour sauver notre voyage. Je la déforme un peu. J’insiste. Je tourne. Rien. Le barillet tourne dans le vide.

C’est à ce moment que je comprends une chose fondamentale : les films nous mentent. Dans les films, une boucle d’oreille, une épingle à cheveux ou un trombone permet d’ouvrir n’importe quelle porte en trois secondes. Dans la vraie vie, une boucle d’oreille permet surtout de ruiner une boucle d’oreille. Je serais une voleuse absolument lamentable.

Heureusement, Anne possède une Apple Watch. Nous tentons donc notre dernière technologie de pointe : rejoindre Airbnb pour envoyer un message à notre hôte. Évidemment, ça ne fonctionne pas. L’application refuse de se connecter et, comme nous n’avons pas nos lunettes, nous avons à peu près la même capacité de lecture qu’une taupe dans une bibliothèque.

Il est maintenant 8 h 50. Notre taxi est prévu pour 9 h 45. Notre train part à 11 h. Tout va merveilleusement bien.

Dans un dernier élan de désespoir, je fais alors une promesse solennelle à l’être suprême : j’irai deux fois à la messe dans la prochaine semaine. Je ne négocie plus. Je suis rendue à offrir des faveurs religieuses en échange d’une porte ouverte. Et là…

Miracle…

J’entends la porte du bas résonner, puis des pas qui montent l’escalier. C’est Laura, notre hôte, qui arrive justement pour récupérer les clés avec son propre trousseau. Jamais une femme ne m’a semblé aussi merveilleuse. Nous sommes sauvées!

Nous récupérons nos téléphones, nos lunettes et surtout notre dignité, enfin ce qu’il en reste. Nous quittons l’appartement et rejoignons notre taxi réservé à l’avance. Il arrive exactement à l’heure. Ça commence bien. Trop bien. Parce que, bien entendu, il ne nous amène pas à la bonne gare. Le chauffeur s’en rend compte, fait demi-tour et repart à une vitesse qui nous fait comprendre que notre train n’est peut-être pas le seul moyen de transport qui pourrait nous envoyer dans l’au-delà aujourd’hui.

Nous avons eu droit à toute une ride. J’avais préparé de la monnaie pour le pourboire. Lorsque je la lui remets, elle est complètement trempée. Pas la monnaie. Ma main. Tellement j’avais les paumes moites. Je pense que le chauffeur a dû croire que nous avions passé le trajet à laver nos mains avec de l’eau bénite.

Finalement, nous arrivons bien à Léon, saines et sauves, dans un appartement situé juste à côté de la cathédrale. Nous sommes dans la partie historique de la ville, où les rues sont piétonnières et où les petites ruelles forment un véritable labyrinthe médiéval. Nous essayons de faire ce qu’on appelle chez nous « le tour du carré ». Sauf qu’à Léon, le carré semble avoir été dessiné par quelqu’un qui détestait la géométrie. Nous faisons des zigzags. Puis encore des zigzags. Puis un autre zigzag qui, selon toute logique, devrait nous ramener à notre appartement.

Il ne nous ramène absolument nulle part.

Sans GPS, je ne sais même pas où nous serions arrivées. Probablement à Burgos, au Portugal ou dans le jardin privé d’un Espagnol qui nous aurait regardées en se demandant pourquoi deux Québécoises tournent en rond.

Demain, nous attaquons le chemin des pèlerins.

Et après avoir survécu aux clés, au taxi, à la serrure et aux ruelles de Léon, nous sommes officiellement prêtes pour la suite. Enfin… aussi prêtes que deux grand-mères peuvent l’être lorsqu’elles partent marcher sur un chemin où les seules choses garanties sont les kilomètres, les ampoules et probablement quelques autres imprévus.