
Nous partons ce matin accompagnées d’une petite pluie fine, histoire de nous mettre immédiatement dans l’ambiance. Aujourd’hui, nous devons nous rendre à un hôtel où un guide doit venir nous chercher pour nous conduire à Sintra. C’est l’excursion que nous avons soigneusement choisie pour notre semaine à Lisbonne.
Sur le billet explicatif, il était clairement indiqué : « Habillez-vous selon la température et portez de bonnes chaussures. » Nous avons compris la raison lorsque nous sommes arrivées à Sintra. La gougoune n’a pas sa place. La pluie a cessé et, miracle, le soleil commence même à se pointer le bout du nez. Nous laissons la voiture et entreprenons la montée vers le fameux palais de Pena. Et là, nous découvrons que Sintra n’a pas été construite pour les gens qui aiment les promenades tranquilles sur terrain plat.
Nous traversons une forêt presque tropicale qui mène au château. Enfin, qui mène au château est une façon élégante de dire qu’elle nous oblige à gravir la montagne à pied. Nous sommes rapidement devenues les deux mémés qui traînent la patte. On essaie quand même de suivre la cadence. On marche, on souffle, on monte, on souffle encore. À ce stade, nos jambes commencent à négocier directement avec notre cerveau pour savoir qui va démissionner en premier.
Notre sympathique guide nous jette un coup d’œil. Il doit probablement se demander si nous avons réellement compris que l’excursion comprenait une montagne. En voyant nos airs pathétiques et découragés, il s’arrête régulièrement pour nous expliquer la provenance des différentes espèces d’arbres qui entourent le palais. Très intéressant normalement. Parce qu’à ce moment-là, nous sommes surtout préoccupées par la provenance de notre prochain souffle. Finalement, après une montée qui nous a semblé durer trois jours, nous réussissons à atteindre le palais par nos propres moyens, sans utiliser le minibus.
Une grande victoire.
Je tente de me concentrer sur les explications du guide concernant l’architecture et la construction du palais, mais mon cerveau refuse de collaborer. Il n’a plus qu’une seule pensée : « Il va falloir redescendre tout ça. »
Nous sommes un petit groupe de six personnes, dont un couple follement amoureux qui ne se lâche pas d’un poil. Pendant que nous tentons de survivre à la visite, eux semblent être en lune de miel. Nous faisons le tour du château, marchons sur les remparts et profitons d’une vue absolument spectaculaire. Là, il faut l’admettre, ça valait presque l’escalade. Puis arrive le moment tant redouté :
la descente.
Il fait de plus en plus chaud, le pavé est croche, les autres marchent rapidement et nous, nous avançons avec la grâce de deux pingouins sur une patinoire. Notre seul objectif : arriver en bas vivantes. Mission accomplie.
Nous partons ensuite pour notre deuxième arrêt : le centre-ville de Sintra. Enfin un peu de repos et un lunch pour remettre du carburant dans la machine. Mais évidemment, nous n’allons pas nous contenter de manger. Non.
Après le lunch, il faut repartir à pied vers la Quinta da Regaleira, une magnifique villa remplie de références aux Templiers, aux francs-maçons, aux alchimistes, de passages secrets, de tunnels et de choses mystérieuses. Et surtout…
encore une montée.
La rue menant à la villa nous offre un joli dénivelé d’environ 50 mètres. Parce qu’apparemment, après le palais de Pena, nos jambes avaient encore quelques réserves d’énergie que Sintra s’est fait un plaisir de récupérer.
Une fois arrivées, nous devons encore monter des escaliers pour atteindre le fameux puits initiatique, inspiré notamment de la Divine Comédie de Dante. Nous descendons les neuf étages du puits, puis parcourons les tunnels pour sortir de l’Enfer. Ironiquement, après 42 jours de voyage, nous venons de réaliser que l’Enfer n’est pas nécessairement après la mort. Il peut aussi être à Sintra, avec des escaliers.
À partir de maintenant, c’est décidé : nous ne monterons plus nulle part. Sauf les escaliers de l’appartement. Et encore.
Nos pieds ne répondent plus. Ils ont pris leur indépendance et font maintenant exactement ce qu’ils veulent. Comme si la journée n’était pas suffisamment éprouvante, un des participants à l’excursion nous offre gratuitement une bande sonore de reniflements incessants. Moi, je jure intérieurement à chaque fois. Anne, elle, n’a même plus besoin de parler. Ses yeux lui sortent littéralement de la tête.
Nous reprenons finalement tranquillement le chemin du retour, non sans faire un dernier arrêt à Cabo da Roca, le point le plus à l’ouest de l’Europe, surnommé le « bout du monde ». Après notre journée, le nom nous paraît particulièrement approprié. Nous sommes épuisées. Après 42 jours à marcher, grimper, descendre, visiter, monter des escaliers et recommencer, il faut bien admettre que nos corps commencent à déposer des plaintes officielles. Une journée de 12,5 km et l’équivalent de 65 étages, record absolu depuis notre dėpart.
Ce soir, la pizzeria du coin prend notre souper en charge. Nous, notre seule responsabilité sera de manger. Puis une bonne douche, une petite pilule pour dormir et…On ne prend aucun engagement pour demain.
RIDEAU







