Tolède : les deux mémés contre la gravité

Aujourd’hui, nous sommes fin prêtes pour notre excursion à Tolède. Nous avons fait nos devoirs, pris toutes les informations nécessaires et sommes maintenant officiellement qualifiées pour apprécier cette ville aux trois cultures : chrétienne, musulmane et juive.

Nous avons toutefois décidé de nous organiser nous-mêmes plutôt que de prendre une excursion guidée. Parce qu’un guide, ça donne des heures précises, des itinéraires précis et des règles précises. Or, nous avons un problème avec les règles. Nous sommes deux mémés délinquantes. Nous voyageons selon notre propre horaire, suivons rarement les indications jusqu’au bout et faisons généralement ce qui nous tente. Bref, l’indépendance touristique avec un léger potentiel de catastrophe.

Nous arrivons donc à Tolède et suivons notre plan à la lettre. Enfin… à peu près.

La veille, nous avions appris qu’il y avait des escaliers mécaniques permettant de rejoindre la base de la vieille ville. Une merveille! Une façon économique d’éviter le taxi et surtout de préserver nos articulations, qui commencent à avoir des revendications syndicales. Nous traversons donc le Tage avec enthousiasme, le pep dans le talon et l’impression d’avoir trouvé la solution parfaite. Et là, à environ dix mètres des escaliers, nous entendons des cris stridents.

Deux hommes accourent et appuient sur le bouton d’arrêt d’urgence. Au milieu des escaliers, un homme est assis, ensanglanté. Les escaliers mécaniques sont officiellement fermés. Pas question de les remettre en marche avant que les premiers secours aient pris l’homme en charge. Nous nous regardons.

Oh clissss! Des escaliers. Des vrais.

À monter avec nos petites jambes de mémés qui, quelques minutes auparavant, avaient pourtant de grandes ambitions européennes. On prend notre courage à deux mains et on commence l’ascension. Et puisque la vie aime tester notre caractère, il nous reste quatre autres escaliers mécaniques à franchir pour atteindre la vieille ville. Finalement, nous y arrivons. Mais Tolède avait manifestement décidé de ne pas nous laisser respirer.

Car une fois dans la vieille ville, nous découvrons une autre attraction locale : les marches.

Des marches, des côtes, des descentes, des détours et des impasses. Une ville conçue à une époque où personne n’avait encore inventé le mot « accessibilité ». À un moment donné, un petit train touristique nous propose une visite de la ville. Nous acceptons avec enthousiasme. Pas tellement pour découvrir Tolède, mais surtout pour donner une pause au devant de nos mollets, qui commencent à nous envoyer des signaux très clairs : « Si vous continuez comme ça, nous démissionnons. »

Et nous avons exactement ce que nous avions demandé : un tour de la ville. Parce qu’il est pratiquement impossible pour ce petit train d’entrer dans les ruelles sinueuses et piétonnières. Nous découvrons donc Tolède depuis l’extérieur, confortablement assises, pendant que nos mollets se demandent s’ils viennent de gagner une bataille ou simplement de retarder leur mort.

À la descente du train, nous reprenons notre plan et partons vers la cathédrale. Il faut descendre une rue, monter des escaliers à gauche… pendant qu’un homme crie derrière nous. Nous sommes seules. On n’ose pas se retourner. Parce que dans une vieille ville inconnue, deux mémés québécoises qui se retournent au mauvais moment pourraient facilement se retrouver dans une histoire dont elles ne connaissent même pas le titre. L’homme finit par nous dépasser.

Nous accélérons alors discrètement, juste assez pour retrouver quelques touristes devant nous. La stratégie de survie numéro 47 : ne jamais être les deux seules personnes dans une ruelle espagnole lorsqu’un inconnu crie derrière vous.

Nous finissons par trouver l’entrée de la cathédrale. Et là, miracle. La beauté du lieu nous fait oublier, pendant quelques minutes, nos jambes, nos escaliers et notre existence même. La cathédrale est magnifique et nous sommes complètement éblouies par le grand ostensoir d’Arfe. Pour un instant, nos mollets cessent de se plaindre. Enfin… presque.

Nous poursuivons ensuite notre chemin jusqu’à l’église Santo Tomé afin d’admirer l’une des œuvres les plus célèbres du Greco : L’Enterrement du comte d’Orgaz. Une œuvre exceptionnelle qui nous rappelle qu’après avoir autant marché, nous aussi, nous commençons à avoir quelque chose de vaguement funéraire dans notre démarche.

Après toutes ces visites, nous sommes affamées et assoiffées. Mais pas question de nous attarder : il faut être à l’heure pour notre retour à la gare. Bonne nouvelle : il va falloir redescendre. Et ça, nous aimons beaucoup plus. Enfin… nos genoux aiment moins. Deux kilomètres plus tard, le derrière de nos mollets commence à grincer et certaines articulations semblent avoir déposé une plainte officielle contre nous. Mais nous retrouvons finalement la gare. Et avec elle, notre bonne humeur, notre métro et surtout une épicerie à la sortie. Nous ramassons du fromage, des légumes et quelques provisions.

Trop fatiguées pour aller au restaurant, nous rentrons préparer notre nouveau repas gastronomique de haute cuisine internationale : sandwich tomatejambonfromage. Le tout servi dans notre appartement, avec vue imprenable sur nos pieds en détresse.

Bilan de la journée : 18 500 pas, 29 étages. Deux mémés encore debout. Et surtout, une conclusion scientifique incontournable :

Tolède est magnifique… mais la prochaine fois, nous demandons l’ascenseur. Tiens-toé!